Je rentre à la bibliothèque universitaire.
J’ai une heure à optimiser avant ma réunion.
À l’entrée, y’a un panneau plastifié. Typographie "standard". Ton administratif discrétionnaire :
« Section Thèses : Toutes les conclusions ont été déplacées en Hypothèses »
Personne a l’air troublé.
Des étudiants prennent des notes avec le sérieux de quelqu’un qui sait très bien qu’il va défendre l’inverse de ce qu’il pense devant un jury payé pour appeler ça de la procédure.
Je me dis que c’est honnête, quelque part.
Autant arrêter de faire semblant que quelque chose finit vraiment.
Je ressors avec un léger mal de tête.
J’ai une réunion au centre-ville. Une vraie, en principe.
Je prends le métro.
En sortant à la station, je croise une galerie d’art.
Encore un écriteau, blanc, minimaliste, très conceptuel :
« Les œuvres exposées ont été retirées pour préservation. Merci de les imaginer. »
À l’intérieur, du monde hoche la tête devant des murs vides.
Un gars murmure : « C’est puissant. »
Je trouve ça aligné avec le reste de ma journée.
Le trajet continue et j'arrive à l'immeuble où une réunion m’attend. Endroit très propre dégageant l’odeur d’un ménage fait pour la visite. Je prends l’ascenseur pour monter au 12e.
Près du panneau de contrôle, une petite plaque gravée :
« En cas d’urgence, appuyez sur le bouton “Urgence différée”. »
J’hésite.
Je suis pressé, mais pas encore assez désespéré pour une urgence qui prend son temps.
Arrivé à l’étage, la salle m’attend.
Sur la porte :
« Cette salle est disponible uniquement pendant les heures où vous êtes occupé. »
Ça tombe bien.
À l’intérieur, on parle d’optimisation, de synergie, de vision à long terme.
Personne a l’air d’être là pour rester.
On termine par un tour de table.
Le patron conclut :
« Les démissions peuvent être déposées rétroactivement. »
Trois collègues se volatilisent instantanément.
Leurs chaises sont encore chaudes, mais techniquement, ils ne sont jamais venus.
Je prends ça comme un signe que la journée avance toujours bien.
Ou qu’elle avance pas.
Difficile à dire quand le temps lui-même est en procédure temporaire.
J'opte pour la version où elle avance bien.
En sortant de l’immeuble, je lis la plaque sur la porte :
« Cette sortie mène à l’entrée. Merci de votre compréhension. »
Je pousse quand même. Ça donne sur la rue. Mais je me demande si je suis vraiment sorti ou si je viens juste de rentrer ailleurs.
Bref,
en quittant l’immeuble, je dérive jusqu’au parc municipal.
Les bancs sont là, tous alignés, parfaitement inutiles.
Un panneau rouillé précise :
« Interdiction de s’asseoir sur les bancs en attente d’installation. »
Un vieux est debout depuis visiblement longtemps.
Il a l’air installé pareil.
L’immobilité a de la suite dans sa logique. En quittant le parc, on me sert un chantier. Cones oranges partout, trottoir intact. Un panneau municipal :
« Travaux en cours. Date de début : indéterminée. Date de fin : à confirmer. »
Je contourne. Comme tout le monde. Comme depuis des mois, probablement.
Prochaine étape : la pharmacie. Parce qu’à ce stade-là, autant être fonctionnel.
Au comptoir, une affichette flambant neuve :
« Les antidépresseurs ont été reclassés en vitamines. »
La pharmacienne me sourit comme quelqu’un qui sait exactement ce qu’elle vend, mais qui préfère appeler ça autrement pour que ça passe mieux.
Je prends deux flacons.
Un pour le matin, un pour la conversation.
Après avoir payé mes “vitamines”, je croise un commis près d’un présentoir tournant. Iel vide des boîtes de porte-clés dans un bac de recyclage. Je m’arrête. J’en ramasse un. Dessus, c’est écrit en petites lettres :
« Le langage comme placebo collectif »
Je lui demande pourquoi iel les jette. Iel me regarde sans s’arrêter : « Le fabricant s’est trompé de vérité. C’est plus au programme de cette année. » Iel reprend sa tâche. Je le laisse faire. C’est bienveillant.
En fin de journée, je fais un détour jusqu’à la gare.
Juste pour m’assurer que les trains partent toujours sans moi
et que le monde continue à respecter l’horaire.
Blette de même.
Sur le quai, un message impeccable :
« Le train en direction de nulle part partira à l’heure prévue. »
En dessous, quelqu’un a ajouté au marqueur noir, un vandale sûrement :
« Retardataires : merci de vous désinstaller discrètement. Silence médiatique garanti. Lol »
Des gens attendent.
Très patients.
Très ponctuels.
J’embarque pas.
Pas par lucidité.
Par habitude.
Je rentre chez moi en me rappelant que tout va bien.
Que tout fonctionne exactement comme prévu.
Je passe devant un cinéma.
Sur la porte, une affiche manuscrite collée de travers :
« En raison de circonstances prévisibles, la séance de ce soir a été annulée hier. »
J’imagine qu’on peut annuler quelque chose hier si on sait déjà que ça va mal tourner aujourd’hui.
Ça fait sens.
À deux pas de la maison, je note un citoyen en situation d'itinérance.
Il a une pancarte :
« Anything helps. »
Je regarde ailleurs.
Pas par indifférence.
Par cohérence.
Si j’ai appris quelque chose aujourd’hui, c’est qu’il suffit de ne pas regarder directement les choses pour qu’elles restent gérables.
Arrivé chez moi, je lis la petite pancarte sur ma porte :
« 🚪 Ici, on laisse les problèmes dehors 🌈 »
Je l’avais trouvée drôle, à l’époque. Aujourd’hui, c’est une aide-mémoire à l’oubli qui me fait un clin d’œil.
Se rappeler d’oublier… fallait y penser.
Je m’enferme chez moi.
Je me dis que c’est bien mieux comme ça.
Et si jamais quelque chose déraille,
il y aura sûrement une plaque,
un panneau,
ou une procédure temporaire
pour nous demander d’imaginer que ça va passer.
Au fond… c’est rassurant .
Je m’assois sur le divan. J’ouvre mon téléphone.
Substack.
Par réflexe.
Une note apparaît dans mon fil.
Une note partagée par Dany Rodrigue :
“T’as lu mon nouveau post « Évitement d’une journée parfaite » ?
Ça parle d’un dude banal qui suit à la lettre les procédures qui le bercent jusqu’à l’endormissement fonctionnel. Et si jamais t’as envie de lire le texte qui se cache entre les lignes, j’ai eu la mauvaise idée de le partager sur Making-of... Ça s’appelle “La Roche dans la tête”. »
Je repose le téléphone sur moi.
Je me demande si cette note est plus pertinente que tout ce que j'ai lu aujourd'hui.
Est-ce que j’ai envie de lire quelque chose
qui risquerait de me montrer
ce que je fais déjà très bien
sans le voir ?
Pendant qu’il se demande s’il doit continuer à croire à « Ici, on laisse les problèmes dehors 🌈 », je te propose de creuser plus profond ce que ce texte vient de chatouiller.
Mais attention. Chatouiller, ça fait rire.
Creuser, on risque de pogner un nerf.
Clique sur l’image si t’es prêt.



















Autiste ou quoi? 😉
J'adore!
PS: les travaux, c'est à Montréal? 😉